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Ibogaine

Voyage d'eboga
Xavier Liberti


Tout d'abord je dois dire que je suis français et vis en France. Ainsi, je n'ai enfreint aucune loi puisque ni l'iboga (la plante elle-même) ni l'ibogaine ne sont interdites ou restreintes en France. Bien que les conclusions de ce rapport soient extrêmement favorables à l'ibogaine, je n'encourage personne à enfreindre les lois de son pays si celui-ci règlemente l'iboga.

Contrairement à ce qui semble être ici l'intérêt de beaucoup de personnes, je ne m'intéresse pas vraiment à l'iboga pour ses propriétés anti-addictives. Je ne suis pas à proprement parler un "accro", bien que depuis quelques années et particulièrement ces derniers mois, j'ai été amené à boire de l'alcool (parfois à forte dose) et à fumer régulièrement du tabac ou du cannabis, mais je me suis toujours tenu à l'écart des drogues dures car je savais très bien que mes problèmes psychologiques auraient pu faire de moi très facilement un drogué. Je suis ce qu'on appelle un "self-primaler", c'est-à-dire quelqu'un qui pratique seul la thérapie primale (si vous ne savez pas ce qu'est la thérapie primale, faites un tour ici: http://home.att.net/~jspeyrer/. C'est le site de référence sur le sujet. Par ailleurs, c'est là que j'ai appris l'existence de l'ibogaine, puisque ses effets rejoignent les objectifs de la thérapie primale). J'ai subi une enfance extrêmement traumatisante et j'ai passé ma vie d'adulte (j'ai 42 ans) à essayer de m'en guérir. J'ai beaucoup travaillé et beaucoup progressé, surtout ces dernières années depuis que je connais la thérapie primale. Je suis parvenu à résoudre énormément de problèmes, mais de loin pas tous, car je n'ai jamais pu remonter à la source, c'est-à-dire mes quatre ou cinq premières années où je n'ai jamais réussi à faire resurgir les souvenirs traumatiques qui s'y trouvent, les émotions qui y sont associées, et donc à réparer les dégâts qu'ils m'ont causés. Simplement ces premières années me sont apparues peu à peu, au fil de ma thérapie, comme un vaste trou noir rempli de je ne savais quoi d'immensément effrayant et douloureux, mais je ne pouvais tout simplement pas rentrer dedans, je pouvais juste pressentir qu'il y avait là des choses essentielles et terribles. Aussi, lorsque j'ai appris l'existence de l'ibogaine et que je me suis renseigné longuement à son sujet sur internet, j'ai vite compris que c'était là l'outil qu'il me fallait pour progresser dans ma guérison, c'est-à-dire qui sans doute, du moins je l'espérais, me permettrait de plonger dans le trou noir pour affronter ce qui s'y trouvait et l'éliminer.

Finalement je me procurai 60 grammes d'écorce de racines rapée qui, d'après mon fournisseur, contenait 5% d'ibogaine, ce qui devait correspondre à une quantité de 3 grammes et donc être plus que suffisant pour mon expérience. Mon amie et moi sommes partis nous isoler dans une petite maison près de la mer, calme et appropriée à mon expérience.

Mon voyage était prévu pour le dimanche 3 octobre au matin. Le jeudi 30 septembre, je testai la racine en absorbant à peu près 2 grammes. Cela ne me fit quasiment aucun effet. Je me sentis juste un tout petit peu bizarre, mais à peine. Aussi le vendredi matin, je refis un essai en absorbant cette fois à peu près quatre grammes. Etait-ce l'effet de cumul avec la racine de la veille? Je l'ignore, mais autant les deux grammes du jeudi ne m'avaient quasiment rien fait, autant les quatre grammes du vendredi me firent un effet très puissant. A peu près une heure et demi après l'ingestion, je dus aller au lit et m'allonger. J'avais une légère envie de vomir, et je sentais de ce point de vue qu'il vallait mieux que je reste immobile. De plus, tout tournait lorsque je bougeais la tête ou essayais de me relever, ma vision et ma coordination musculaire ne fonctionnaient plus correctement, très vite apparurent des éclairs. Aussi je décidai définitivement de rester allongé sans bouger, les yeux fermés. Je commençais à avoir des visions colorées en 2D, puis des hallucinations sans contenu personnel, de plus en plus riches et variées et en 3D. Au bout d'un temps assez long je commençai à avoir des métaphores à contenu personnel en rapport avec mes idées philosophiques ou métaphysiques, mais rien à propos de mon histoire personnelle ou du trou noir. A part ce malaise physique comme un mal de mer, c'était assez agréable et intéressant. Tout cela s'est terminé de façon bizarre: j'étais donc allongé sur le dos, sur le lit. Celui-ci m'apparut petit à petit comme une rampe de lancement, ou plutôt comme une soucoupe volante sur une rampe de lancement, qui s'apprêterait à décoller avec moi dessus. J'avais toujours les yeux fermés et, à ce moment-là, les visions représentaient la chambre mais fortement agrandie et imposante, comme si j'étais à l'intérieur d'une cathédrale. Une ouverture s'est créée au plafond, tout en haut de la cathédrale, et j'ai senti que j'étais sur le point de décoller pour m'envoler. C'était comme si, dans mon dos 'impression que le lit se soulevait dans les airs et s'élevait vers le ciel qui se trouvait au-delà du plafond. Puis tout s'est arrêté, les réacteurs se sont éteint progressivement pendant que la soucoupe se posait à nouveau. Les visions ont cessé. J'ai eu le sentiment très fort à ce moment-là que tout ceci n'avait été qu'une préparation métaphorique au vrai voyage, une répétition générale en quelque sorte, destinée à vérifier le bon fonctionnement de la machinerie jusqu'à l'ultime instant du départ. Tout ceci avait duré entre trois et quatre heures. Je fus certain alors que tout était OK, que j'étais fin prêt pour le grand départ du dimanche. A partir de cet instant je n'eus plus aucun effet psychologique, vision ou autre, par contre les effets physiques ont duré toute la journée, jusqu'au soir, en s'atténuant progressivement. J'ai même eu encore quelques problèmes de visions avec des éclairs le lendemain matin au réveil, mais ils se sont dissipés très vite.

Le dimanche matin vers neuf heures, je me levai et, l'estomac vide, commencai à ingérer l'iboga. Cela me prit une heure et demi à peu près pour prendre environ 35 grammes, avant que l'ibogaine commence à faire de l'effet et que j'aille m'allonger. Cela se passa à peu près comme le vendredi, avec la même progression dans les visions, puis l'impression que j'allais décoller et que des réacteurs s'allumaient dans mon dos, prêts à me propulser. Mais cette fois il n'y eut pas de cathédrale: je vis un tunnel s'ouvrir devant moi où je me sentis poussé, de façon progressive, à très grande vitesse. J'avais en tête depuis le début de mes recherches sur l'ibogaine que celle-ci devait me servir à plonger dans le trou noir, aussi j'ai eu l'impression que ce tunnel était le sas qui allait me permettre enfin d'y accéder, que j'allais déboucher quelque part à l'intérieur pour y entamer mon travail. Ce moment que j'attendais tant était enfin arrivé, je me sentais prêt et déterminé, bien que naturellement effrayé par ces sentiments mystérieusement terrifiants qui m'avaient toujours semblé s'en dégager. Mais soudain, ce fut comme si un immense rideau de fer s'abattait devant moi, contre lequel je vins buter (quelque chose comme un rideau métallique devant la vitrine d'un magasin fermé, qui empêche toute intrusion). Bien sûr cela interrompit brutalement ma course dans le tunnel. Quelque chose ou quelqu'un me narguait, ce quelque chose ou quelqu'un qui avait fait tomber le rideau, et me signifiait que je ne pourrais pas rentrer, que je ne pourrais pas aller où je voulais. Je m'acharnais contre le rideau en essayant de trouver une fissure, une faille, une porte dérobée, n'importe quoi n'importe où par quoi je pourrais me glisser. Ce fut la première phase de mon voyage qui a duré jusqu'au lendemain matin, en début de matinée. Pendant ce temps, je n'ai pas dormi du tout. J'ai le souvenir d'un immense combat où, tout d'abord, je m'acharnais contre le rideau sans succès. Bien sûr ce n'était pas un vrai rideau, semblable à ceux de la vie réelle. C'était un objet complexe et changeant qui s'avéra animé, vivant, accompagné de sons rythmés. C'était quelque chose d'extrêmement lourd et massif, métallique, surpuissant, malfaisant et sans pitié. Les sons saccadés qui émanaient de lui étaient violents et stridents, ils déchiraient les tympans et en même temps c'étaient comme les pas d'un géant qui martelaient le sol et faisaient tout trembler autour de moi et en moi. Au début je restai moi-même et me battis contre le rideau qui était comme un élément extérieur tentant de m'écraser, de me broyer, de me détruire pour m'empêcher d'entrer; mais peu à peu il devint moi et je devins lui, j'étais un élément du rideau, c'était comme s'il essayait de me fondre en lui, de m'absorber pour me dissoudre en m'entraînant avec lui dans son mouvement et sa fureur, dans son vacarme. C'est une expérience très difficile à décrire avec des mots communs, aussi je vais employer une image pour essayer de vous faire comprendre ce que je ressentis: imaginez que vous soyez un marin et que vous partiez en mer. Mais à peine parti du port une immense vague arrive, vous soulève et vous emporte comme pour vous rejeter sur le rivage. Au début vous essayez de garder votre équilibre en manoeuvrant votre bateau et de dompter la vague pour la franchir. Mais imaginons que la vague soit trop forte et vous fasse tomber en vous entraînant en elle, retombe sur vous avec fracas, vous éjectant de votre bateau tout en vous poussant vers les profondeurs, imaginez une vague énorme, de plusieurs kilomètres de haut, imaginez son poids et sa force lorsqu'elle s'abat sur vous, imaginez qu'après qu'elle se soit écrasée sur vous et qu'elle vous ait attiré vers les remous de ses profondeurs cela dure non pas quelques minutes ou quelques heures mais une éternité pendant laquelle vous n'avez qu'une idée en tête: survivre en vous battant pour remonter à la surface pour respirer les rares fois où cela est possible, et que pendant ce temps vous sentiez votre corps comme broyé, laminé, déchiqueté par cette immense force, imaginez le fracas de ces tonnes d'eau s'abattant sur vous et des tourbillons qui s'ensuivent, essayez d'imaginer vraiment tout cela et vous aurez une toute petite idée, très atténuée, de ce qui m'est arrivé.

Au début donc, je cherchai à franchir l'obstacle par tous les moyens pour continuer ma progression. Mais après ma chute, ma seule idée fixe ou obsession fut simplement de survivre. A la fin de cette éternité, ce fut comme si cette vague qui m'avait entraîné m'avait finalement rejeté sur la grève, où je me retrouvai dans un pitoyable état. Nous étions lundi matin, le phénomène s'arrêta, je me retrouvai dans mon lit, épuisé et laminé. J'avais l'impression d'avoir tout raté, d'avoir échoué dans ma tentative de rentrer dans le trou noir, j'avais l'impression d'avoir été violemment repoussé et, malgré tous mes efforts, de n'avoir rien pu faire pour franchir le seuil. En fait ce n'était qu'une fausse impression, je devais m'en apercevoir plus tard, car tout ce que j'avais vécu depuis la veille était en réalité une pièce essentielle du trou noir. Mais à ce moment le lundi matin, je ne m'en rendais pas compte du tout, j'étais persuadé d'avoir totalement échoué, persuadé que mon expérience d'ibogaine était irrémédiablement ratée, que donc le trou noir m'était encore resté inaccessible, que sans doute il le resterait à tout jamais, que je ne pourrai jamais aller plus loin dans ma thérapie ni me guérir complètement, que tout ceci était sans espoir, définitivement sans espoir. Je me sentais profondément malheureux et désespéré. Par là-même j'entrai dans la deuxième phase de mon voyage qui était également, là encore sans que je le sache, une autre partie importante, fondamentale, du contenu du trou noir. Je me sentais donc totalement désemparé, malheureux, malheureux, malheureux, avec un sentiment de solitude et de néant, d'abandon absolu, de désespoir infini, de défaite totale et définitive. Lorsque mon amie vint me voir le lundi matin à son réveil, je lui demandai de rester et de s'assoir à côté de moi sur le lit. Je me sentais tellement anéanti que j'avais besoin de me confier à elle, de lui confier mon malheur. C'est ce que je fis avec difficulté car j'avais du mal à parler. Mais très vite je commençai à pleurer, à sangloter en me serrant à elle. J'ai longuement pleuré comme un enfant, et je crois que j'ai pleuré de la même façon à chaque fois qu'elle est passée me voir ce jour-là (elle venait toutes les heures à peu près). Entre-temps aussi je sanglotai souvent. Je n'avais plus aucune vision, aucun souvenir lié à mon enfance, aucune réflexion intellectuelle, rien d'autre que ce sentiment de désastre absolu et cette immense peine qui me faisait pleurer, un besoin de pleurer des océans de larmes. J'étais juste envahi, englouti par ces sentiments et je me sentais douloureux et extrêmement fatigué. Je pensais que mon voyage d'iboga était terminé sur cet échec, qu'il ne pourrait plus rien se passer. Dans mon esprit, il me semblait qu'il me faudrait juste attendre un ou deux jours pour que les effets physiques de l'iboga disparaissent et que je puisse me lever -mais pour quoi faire? Ma vie me paraissait définitivement foutue.

Cette deuxième phase a duré jusqu'au lundi soir tard dans la soirée. Finalement je me suis endormi pour une partie de la nuit, et ce sommeil constitue la phase 3 de mon expérience. Je n'ai pas grand-chose à en dire car j'étais vraiment endormi. Je me suis réveillé quelque part au milieu de la nuit, et là je me suis rendu compte que durant mon sommeil il s'était passé des choses importantes mais je ne parvins pas à me rappeler exactement lesquelles. J'avais eu des visions, et dans ces visions je me souviens qu'il y avait simplement deux grandes icônes, une claire et une sombre qui semblaient symboliser le bien (ou du moins quelque chose de protecteur et de bienveillant) et le mal (ou du moins quelque chose de destructeur et malveillant). Il me semblait que j'étais entré en contact avec ces deux principes, que je les avais rencontrés et avais échangé avec eux, peut-être aussi qu'eux-mêmes s'étaient concertés, comme si des négociations avaient eu lieu entre nous, que les choses avaient avancé, que des décisions sans doute avaient été prises, je ne sais pas exactement. Je suis presque sûr d'avoir vu et compris un certain nombre de ces choses juste à l'instant du réveil, mais elles se sont dissipées très vite, me laissant juste l'image des deux icônes et une impression générale. C'est assez exactement l'impression qu'on a parfois au réveil le matin, au sortir d'un rêve, lorsqu'on se rappelle vaguement de ce rêve mais que ce souvenir s'efface presqu'aussitôt, et qu'on arrive plus à le retrouver ensuite.

Après cela je me suis rendormi et alors est advenue la phase 4 de mon voyage qui est l'expérience psychologique la plus intense et la plus marquante de ma vie, et que je n'oublierai jamais. Elle eut lieu sous la forme d'un rêve conscient d'une durée, d'une intensité et d'une réalité extraordinaires. Je me suis retrouvé dans la peau d'un très jeune enfant (je ne sais pas exactement quel âge, disons entre trois et cinq ans). Le décor ressemblait beaucoup à la maison où j'étais pour mon voyage d'eboga. Tout se passait comme si ce décor représentait mon univers mental d'enfant, mon univers intérieur. Ainsi j'étais cet enfant et j'étais seul, malheureux et craintif. Le décor autour de moi était sombre, l'ambiance de la maison, l'atmosphère alentour étaient malsaines et semblaient dangereuses, les contours des objets étaient menaçants et effrayants. Ce que je vécus en fait fut la mise en scène de cet univers où avait lieu ma vie d'enfant jour après jour. Cet univers inamical était habité, comme hanté par une multitude d'autres univers qui s'ouvraient devant moi lorsque je m'approchais de certains endroits ou objets, ou que mon regard rencontrait certaines silhouettes. C'était à ce moment-là comme si des portes s'ouvraient dans l'espace-temps et que d'autres univers se révélaient à mon approche ou à mon regard, comme des liens hypertextes menant à d'autres réalités incluses dans la première. Ces univers sont impossibles à décrire avec des mots humains et cartésiens, c'étaient des univers totalement non cartésiens peuplés d'êtres bizarres, grotesques qui ne ressemblaient en rien au monde rationnel ou nous vivons, qui ne connaissaient ni les mêmes lois de la physique ni celles de la logique. Des univers totalement débridés, peuplés de créatures plus étranges les unes que les autres. Ces créatures et ces réalités avaient un point commun: celui d'être torturées, moralement anxieuses, malades, mauvaises, effrayantes, destructrices, impitoyables -il y avait toutes les nuances, toutes les tonalités que l'on peut imaginer du c en tout, de tout ce qui peut se rattacher à un côté positif, calme, apaisant, bienfaiteur. Le décor était ainsi rempli d'une multitude d'univers, qui variaient en fonction des heures du jour ou de la nuit. Les univers de la nuit étaient les plus terribles et effrayants, les plus destructeurs. Au début, je me suis simplement trouvé successivement comme happé, pour y vivre, dans ces univers, y participer en y étant partie intégrante. Je voyageais ainsi longuement, très longuement d'une réalité à une autre en étant évidemment soumis à ses règles et à tous ses côtés obscurs et négatifs. C'est comme si étaient représentées là toutes les facettes de l'enfer que je visitais les unes après les autres, y revenais puis y revenais encore, dans lesquelles j'étais absorbé et brûlé, consumé et souvent physiquement broyé. Cela a duré très, très longtemps (je reviendrai plus tard sur cette notion de temps durant les différentes étapes de mon voyage). Mais peu à peu un important changement se produisait. C'est qu'au début j'étais happé par eux, étais soumis à leurs règles, n'étais qu'une victime qui n'avait aucun moyen de lutter ou de s'échapper. Puis progressivement, je tentai et parvins à me rapprocher psychologiquement de toutes les créatures qui les habitaient, ils devinrent peu à peu mes proches puis mes confidents, puis mes amis, et en même temps je devenais moi aussi leur proche puis confident puis ami. C'étais comme si je les apprivoisais progressivement cependant qu'eux aussi m'apprivoisaient. Jour après jour ils avaient moins peur de moi, j'avais moins peur d'eux, nous avions moins peur de nous-mêmes. Je me souviens de longues discussions et de longues confidences, de secrets chuchotés, de confessions mutuelles et ainsi, au fil du temps, d'apaisement mutuel. A chaque fois que la paix était ainsi définitivement établie entre eux et moi, que tout avait été dit et apaisé, alors un par un chacun de ces univers s'est dissipé, a définitivement disparu.. A la fin de mon rêve j'étais toujours petit garçon, je n'avais pas vieilli en âge mais j'avais changé intérieurement comme mon univers alentour avait changé. Je regardais partout, m'approchais de tout mais plus aucun univers ne s'ouvrait sous mon regard ou à mon approche. Il n'y avait plus rien qu'une douce lumière, une maison confortable, calme, rassurante -et je me sentais, moi petit enfant, calme et rassuré, et souriant. Je me sentais délivré. C'était comme une aube naissante après que furent partis la nuit et ses fantômes. Mon rêve s'est ainsi achevé dans un dernier regard circulaire ou j'ai constaté et surtout senti que tous ces univers et tous ces fantômes étaient définitivement partis, que rien n'était désormais plus hanté. C'est le moment où je me suis réveillé.

C'était tôt le mardi matin, il faisait encore nuit, et ce fut la cinquième et dernière phase de mon voyage où je réfléchis sur tout ce qui m'était arrivé, l'évaluais et le compris. Elle dura quelques heures. Ce qui me frappa d'abord fut la manière dont je me sentais. Je me sentais profondément changé. J'avais l'impression que mon corps était plus fin et léger, beaucoup moins massif, moins raide et mieux huilé. Ma tête me semblait incroyablement légère, calme, et surtout sans la douloureuse pression que j'y ressentais avant mon voyage. Il me semblait que mon cerveau n'occupait plus qu'une toute petite partie de l'espace dans ma boite cranienne, comme si celle-ci était remplie de vide - pas un vide négatif au contraire, c'était très agréable et positif, reposant. Je me sentais merveilleusement bien, et délivré comme je l'étais dans mon rêve. Et je compris alors qu'en réalité tout avait parfaitement bien fonctionné, que Mother Iboga avait accompli un fantastique travail. Voici en résumé tout ce que j'ai compris durant cette phase 5: Lorsque j'étais enfant, je n'ai jamais été aimé ou respecté, protégé, choyé. Je n'ai jamais su ce que voulait dire tendresse ou affection. Ma mère était froide et distante, mon père exigeant, dur, violent, sadique. Aussi peu à peu je développai un sentiment d'extrême solitude, de souffrance et de malheur. Psychologiquement je me sentais immensément désespéré et déchiré, empli de cris et de larmes que je ne pouvais pas exprimer car je n'avais pas le droit de pleurer, en aucune circonstance. Mes premières années ont ainsi été pour moi des années de désespoir absolu, d'un sentiment de défaite incontournable, d'impossibilité d'échapper à un destin implacable. Je crois que c'est cet écrasement psychologique qui a favorisé l'émergence, par l'affaiblissement de mon système immunitaire, de très nombreuses maladies dont certaines graves (j'ai eu une paraméningite et la polyomyélite). Toutes ces maladies dans ma première enfance ont causé de nombreuses et profondes fièvres accompagnées de délires, où se sont peu à peu cristallisées toutes les caractéristiques de ma vie réelle. Je me suis ainsi créé tout un univers mental où toutes les souffrances et violences de ma réalité se sont incarnées de façon imaginaire et symbolique, et ont créé des "réalités parrallèles" extrêmement noires et maléfiques qui ont pris naissance et se sont développées tout au long de mes nombreuses fièvres, puis la nuit durant mes innombrables cauchemars, et sont allées jusqu'à envahir mes jours en déformant la réalité de ce que je voyais et entendais. Je vivais dans un monde où le réel et l'imaginaire se confondaient, mais où le mal et le danger se retrouvaient peu à peu partout. Je vivais dans une terreur perpétuelle et un sentiment de destruction permanent que je ressentais dans mon esprit comme dans mon corps. C'est sans doute là ce que les hommes appellent la folie, et c'est ce que moi j'appelais, sans savoir ce que c'était, le trou noir. Je suis parti explorer ce trou noir en me servant de l'ibogaine, avec en tête un certain nombre d'idées sur le travail que j'avais à faire, un certain type de stratégie. J'avais minutieusement préparé mon voyage avec une liste de questions, d'interrogations à résoudre sur mon père, ma mère, mon environnement; j'avais retrouvé auparavant un certain nombre de souvenirs ou d'éléments de souvenirs sur lesquels je voulais me concentrer, me focaliser pour arriver à retrouver des choses et à les comprendre, à les résoudre. J'avais amené à mes côtés des photos d'enfance qui auraient pu me servir comme tremplin pour plonger en moi-même. Bref je voulais rentrer dans mon inconscient, dans le trou noir, avec un plan d'attaque qui se caractérisait par le fait que j'étais concentré sur les rapports personnels avec mon entourage, et je pensais que l'origine de mes problèmes et donc la solution était là. Je me trompais complètement. Ce qui me faisait tellement peur dans le trou noir, ce que je sentais dans ma tête qui me faisait ressentir sans arrêt sous pression à tel point que j'avais ces derniers mois l'impression permanente que mon crâne allait exploser -comme si un volcan s'activait à l'intérieur, qui menaçait à chaque instant d'entrer en éruption-, eh bien l'origine de tout cela était les délires occasionnés par mes fièvres et mes cauchemars, étaient tous ces univers fantômes qui y avaient pris forme, qui avaient grandi en moi et qui étaient encore en moi, encore actifs et bien vivants. L'ibogaine a été déterrer tout cela, a tout ramené à la surface et enfin l'a traité -et l'ensemble à sa manière c'est-à-dire symbolique et émotionnelle, en court-circuitant complètement la stratégie que j'avais élaborée. La phase 1 de mon voyage n'était qu'une reproduction, une mise en scène de ce que furent réellement mes délires et cauchemars durant de longues années. La phase 2, ce sentiment d'être si profondément malheureux, seul, sans espoir, abandonné par le destin, cette sorte de désespoir cosmique, c'était mon sentiment quotidien d'enfant. Ces pleurs et ces sanglots que j'ai pu exprimer également durant cette phase 2, c'étaient mes pleurs et sanglots d'enfant que je n'avais jamais pu extérioriser jusqu'à ce jour et qui étaient donc encore en moi. En fait, les phases 1 et 2, c'était ça, précisément, le trou noir, exhumé et mis en scène de façon symbolique appropriée aux circonstances. Et ce long rêve conscient que j'ai effectué durant la phase 4, c'était là aussi une mise en scène toute symbolique inventée et menée par l'ibogaine pour me soigner, me guérir de ces fantômes, de ces violences et de cette souffrance.

Ainsi nous étions mardi matin, je me sentais en même temps libéré psychologiquement et totalement épuisé physiquement. J'avais l'impression d'avoir dépensé une énergie phénoménale dans cette aventure et d'être complètement déchargé, tellement faible. Physiquement, les effets de l'ibogaine n'étaient pas tout à fait dissipés, j'avais encore des éclairs et tout tournait lorsque j'essayai de me lever. Aussi je restai encore au lit toute la journée, revivant en souvenir tout ce qui s'était passé pour bien le graver dans ma mémoire. Mon voyage se termina ainsi.

Je passai les deux jours suivants à reprendre des forces. Je recommençai à manger progressivement. Au début les aliments ou les boissons me semblaient froids et métalliques, pas bons du tout. J'allai me promener au bord de la mer, ce qui me fit énormément de bien. J'avais du mal à marcher, mon amie devait me soutenir. J'étais vraiment très faible mais cela ne me dérangeait pas car je sentais à la fois mon corps et mon esprit libéré de la douleur et de la pression qui les emplissaient auparavant. Ma tête me semblait incroyablement légère et aérée. C'était comme si j'avais été débroussaillé et qu'une terre fraîche et saine se tenait prête à être ensemencée. En deux jours il me sembla sentir de nouvelles graines prendre racines, je recommençai à avoir des envies, à me projeter dans l'avenir, à envisager des projets concrets -toutes choses qui n'existaient plus avant l'ibogaine. Je me sentais vraiment très satisfait de tout ça et très confiant.

C'est hélas à ce moment que j'ai eu des problèmes avec mon amie, qui de son côté, pour des raisons que je ne développerai pas ici, ne se sentait vraiment pas bien car mon expérience l'avait troublée. Aussi elle s'en alla et, du jeudi soir au dimanche soir, je me retrouvai seul. Cela fut très dur pour moi car sa présence à mes côtés m'aidait beaucoup, je me sentais le désir d'une chaleur humaine sur laquelle m'appuyer pour reprendre réellement pied dans la vie, je me sentais encore fragile, comme naissant, et c'était comme si tout à coup son départ me faisait retomber dans le trou dont je venais à peine de sortir. Je recommençai à me sentir mal, j'avais l'impression que mes semences intérieures avaient été piétinées, et qu'elles étaient en train de mourir. Lorsqu'elle vint me chercher le dimanche soir pour me ramener à Bordeaux (il était prévu depuis le début que ce dimanche serait le dernier jour du séjour ici), j'avais recommencé à boire et à fumer alors que je n'en sentais plus l'envie jusque-là.

Je me retrouvai donc seul chez moi à Bordeaux pour la semaine, assez désemparé parce que j'avais énormément espéré en l'ibogaine, j'en attendais la fin de mes problèmes et l'occasion d'un nouveau départ, j'avais bien cru un moment avoir obtenu cet objectif et je me sentais en train de le perdre. C'est pourquoi je décidais de reprendre de l'ibogaine en espérant que cette seconde prise me ferait repartir sur de bonnes bases. Il me restait environ 20 grammes d'écorce que je décidai d'absorber le mercredi matin. Je savais pour l'avoir lu ici et là sur le net que reprendre de l'ibogaine peu de temps après une première prise n'était pas recommandé, car les métabolites à long termes semblaient bloquer ses effets. Cependant, comme je ne me sentais vraiment pas bien, je me suis dit que je n'avais rien à perdre d'essayer car, de toutes façons, je n'attendais pas de faire une expérience aussi forte et puissante que la première, je voulais juste redémarrer, réenclencher le processus de guérison.

Cette deuxième expérience fut extrêmement négative. J'eus les mêmes effets physiques que lors de la première, ou presque: vision déformée, éclairs, envie de vomir et impossibilité de me lever seul. Mais j'eus beaucoup moins d'effets psychologiques. Des choses furent amenées à ma conscience mais ne furent pas résolues. Je sentis par exemple qu'une part importante du trou noir avait été réglée, sans doute la plus essentielle et la plus douloureuse, mais qu'il me restait bien des problèmes à résoudre qui avaient un aspect plus "classique" beaucoup plus en rapport avec la stratégie que j'avais en tête en abordant mon premier voyage. A ce sujet je me rappelai d'un certain nombre d'éléments de mon enfance; je me souviens d'avoir rencontré ma mère en rêve et lui avoir parlé, de lui avoir posé des questions à propos de ma petite enfance. Je me souviens avoir ressenti un sentiment très profond de tristesse qui me fit comprendre qu'il restait en moi bien des sentiments négatifs et des larmes, mais d'une nature tout à fait différentes de celles qui avaient été traitées auparavant. C'était un sentiment de tristesse absolue et profonde qui envahissait chaque partie de mon corps et de mon esprit. Je me sentais comme fait, bâti de tristesse. De la même manière que le squelette de chacun est composé en grande partie de calcium, c'était comme si mon "squelette mental" était composé de tristesse. La grande différence ici avec ma première expérience fut qu'alors un important matériel avait été ramené à la conscience puis traité, et j'en étais sorti nettoyé, comme remis à neuf de ces choses-là. Cette fois-ci ces choses furent seulement ramenées à la surface, mais pas traitées. Ce qui fait qu'aujourd'hui elles me sont simplement conscientes et qu'il me faut vivre avec sans pouvoir les résoudre. C'est comme si l'ibogaine m'avait juste montré le travail qui restait à faire, ou une partie de ce travail.

Une autre partie importante de cette seconde expérience fut comme une revue générale de ma vie dans son ensemble, de qui j'étais et de ce que j'étais devenu, avec énormément d'acuité et de précision, sans indulgence et même sans pitié. C'était une sorte de passage au rayons X, une scanérisation de l'ensemble de ma vie et de toutes les facettes de moi-même. J'expérimentai la même chose vis-à-vis des personnes que j'ai cotoyées dans mon existence et qui y ont pris une part significative. Ce fut une expérience très importante et très marquante où je vis, avec une acuité et une lucidité plus grande que jamais, la futilité et la petitesse de l'existence, le caractère pitoyable et même misérable de tout être humain, moi y compris. Ce n'était pas vraiment une découverte car c'est plutôt une façon de voir habituelle de ma part. Ce qui changeait, c'était l'intensité, l'ampleur, la profondeur de ce regard, comme si une multitude de choses, d'êtres, de sentiments que j'avais vu jusqu'alors séparément et chronologiquement étaient alors réunies "ici et maintenant", étaient réunifiées, que je les voyais tout à coup ensemble et simultanément. C'était une riche et profonde mais négative et poignante expérience.

C'est tout ce qui s'est produit durant cette seconde prise d'ibogaine, durant la journée du mercredi et celle du jeudi. Mon sommeil ne fut pas affecté, je dormis normalement la première nuit, puis la deuxième et les autres. Il ne s'y passa rien de spécial à part ce rêve de la deuxième nuit où je me souviens avoir rencontré ma mère et lui avoir parlé, mais sans que cela me marque spécialement ni ne modifie quoi que ce soit, me semble-t-il. Si les effets psychologiques furent beaucoup plus tempérés, par contre les conséquences physiques furent encore plus marquées. Je me sentis plus fatigué encore, plus vidé, et je mis plus longtemps à reprendre des forces (en fait, jusqu'au mardi ou mercredi de la semaine suivante où je me sentis définitivement remis physiquement).

Aujourd'hui, une quinzaine de jours après la fin de cette seconde expérience, voici quelles sont mes réflexions et commentaires:

- Je pense que l'ibogaine est réellement et définitivement un grand outil curatif. Elle a effectué un travail gigantesque en me débarassant de ce qui me faisait si mal et me handicapait tant. Connaissez-vous ceci? :

"So runs my dream: but what am I? An infant crying in the night An infant crying for the light And with no language but a cry." Alfred Tennyson: In Memoriam

Cela résume ce que j'étais avant l'ibogaine. Depuis je ne pleure plus dans la nuit pour la lumière, mon langage est enfin en train de devenir autre chose qu'un cri, et je peux changer de rêve -tout simplement parce que je ne suis plus hanté. Et je sais, et je sens, que ceci est définitif. Je suis tout particulièrement impressionné par la puissance symbolique de l'ibogaine qui m'a en fait permis de traiter la partie la plus urgente, la plus douloureuse et handicapante de mon problème, à sa manière et pas du tout de la façon que j'avais imaginée. Je suis absolument épaté par la force de ce que j'ai vécu -la force des images, des sensations, des émotions, des univers dans lesquels j'ai été plongé, par la force créative en même temps que curative d'un tel processus. Qu'un travail aussi gigantesque puisse être accompli de façon radicale et en si peu de temps est pour moi absolument stupéfiant. En temps que "self-primaler" depuis quelques années maintenant, je sais d'expérience comme il est long et difficile de faire sortir et de traiter les émotions et les évènements qui leur sont liées. De ce point de vue, l'iboga est une bombe atomique qui détruit sélectivement les mauvaises choses.

- Mais j'ai aussi compris que l'ibogaine n'est pas une baguette magique -juste un outil, un outil formidable. Ainsi elle n'a traité qu'une partie de mes problèmes. Il reste bien d'autres choses à accomplir avant de me nettoyer totalement de mon enfance, et j'aurai ainsi à faire d'autres voyages d'eboga -je ne sais pas au juste combien. Je crois que la raison de ce fait tient à la quantité de traumatismes que j'ai eu à subir durant ma petite enfance, et donc à la somme de travail nécessaire pour résoudre l'ensemble de ces problèmes. Cela ne peut pas se faire en un voyage, d'autant plus que cela est absolument épuisant. Nos réserves d'énergie, donc le volume de travail que nous pouvons fournir en une fois, sont limitées, et l'ibogaine ne peut faire de miracles de ce point de vue -juste un bon travail, dans la mesure des moyens de chacun.

- Le fait que j'ai rechuté après ma première expérience montre bien que l'ibogaine n'est qu'un outil qui doit être considéré dans un ensemble, comme un élément essentiel mais un élément seulement de l'ensemble d'une thérapie qui doit prendre en compte la préparation psychologique et matérielle de la prise d'ibogaine, l'environnement matériel et psychologique du voyage lui-même, puis l'accompagnement et le soutien après le voyage. Il s'agit d'un processus en trois étapes où chacune est aussi importante l'une que l'autre, où l'iboga n'est que l'élément nécessaire mais non suffisant de l'ensemble. Un voyage d'eboga, d'après ce que j'en ai compris, doit pour réussir pleinement être envisagé comme un processus global et non une expérience ponctuelle. C'est une conclusion qui rejoint beaucoup des points de vue que j'ai pu lire ici ou là sur internet. L'ibogaine n'accomplit rien par elle-même: elle rend possible. La réussite d'une expérience tient à la capacité de chacun de gérer plus ou moins bien ce possible. Les circonstances, le hasard, la chance ou la malchance y tiennent une place évidente. Si j'ai pu me laisser aller à pleurer, ce qui m'a permis de me délivrer d'un poids énorme qui restait confiné en moi depuis mon enfance et a fortement contribué à mon mieux-être d'aujourd'hui, c'est grâce à mon amie qui a su être là, disponible et rassurante. Jamais je n'aurais pu pleurer seul, ou avec un non-familier. Mais si j'ai rechuté ensuite, c'est à cause de mon amie qui n'a pas pu rester là, disponible et rassurante. Circonstances... La réussite ou l'échec d'un voyage d'eboga me semble dépendre de la qualité de ces circonstances au centre duquel se trouve la qualité des relations humaines échangées avec la ou les personnes qui veillent sur vous. C'est pourquoi je doute, par exemple, de la valeur d'un environnement clinique, peut-être sûr d'un point de vue médical, mais qu'en est-il de la chaleur humaine? C'est pourquoi je doute aussi de la valeur d'une "initiation" bwiti, dont les circonstances douteuses ont été rapport

- Ce qui m'apparaît également époustouflant, c'est la distorsion du temps entraînée par la prise d'ibogaine. En effet lors de mon premier voyage, l'ibogaine a commencé à produire ses effets vers 11 heures du matin le dimanche, pour se terminer le mardi matin sans doute vers midi, ce qui fait une cinquantaine d'heures. Ca, c'est le temps réel et objectif. Mais dans mon espace-temps intérieur les choses furent bien différentes. La phase 1 m'a paru durer un temps infiniment long, mais sans que je puisse préciser car je n'avais pas du tout de repère de temps -disons des jours ou des semaines. Pour la phase 2 j'ai plus de repères car mon amie venait me voir à peu près toutes les heures, et j'avais à chaque fois l'impression que plusieurs jours s'étaient écoulés, aussi je lui demandais toujours quel jour nous étions. Bien sûr elle me répondait invariablement: lundi, aussi je lui demandais de me préciser l'heure- et je trouvai à chaque fois incroyable que si peu de temps se soit passé depuis sa dernière visite, alors qu'il me semblait s'être écoulé plusieurs jours. Aussi la journée du lundi dans son ensemble m'a-t-elle paru durer plusieurs semaines. Pour ce qui est de la phase 3 je ne saurais le dire. La phase 4 fut la plus longue, car en fait à chaque fois que j'entrais dans un univers, c'était pour m'y insta ller à demeure et y passer plusieurs semaines ou plusieurs mois, le temps d'y être adopté et de devenir intime avec ses habitants, de pactiser avec eux puis de voir cet univers se dissiper. Comme il y avait plusieurs dizaines ou plusieurs centaines de ces univers, je ne sais plus, je peux affirmer que j'ai vécu là l'équivalent d'une longue vie en l'espace de quelques heures. J'affirme par ailleurs que cette vie intérieure était aussi réelle, concrète et palpable matériellement, sensitivement, émotionnellement que la vie de tous les jours que nous partageons vous et moi, y compris la conscience du temps qui passe. Cette dilatation du temps est vraiment un point très important et très impressionnant de l'expérience mon deuxième voyage par contre, cette dilatation du temps ne s'est pas produite.

- Si vous avez lu beaucoup d'autres rapports sur les voyages d'eboga, vous aurez pu constater que mon expérience est très différente dans sa forme. Un détail supplémentaire est également à noter de ce point de vue: beaucoup de gens constatent une diminution de leur besoin de sommeil durant plusieurs semaines, voire plusieurs mois après la prise d'ibogaine. Pour moi jusqu'à présent, c'est exactement le contraire. Avant j'avais besoin de 6 heures de sommeil en moyenne pour être en forme. Si je me laissais aller à traîner au lit et donc à dormir plus, je me sentais moins bien. Maintenant je ressens le besoin de plus de sommeil, sept heures et demie à huit heures me semblent nécessaires, sept heures est un minimum en-dessous duquel il m'est de toute façon impossible de descendre. Peut-être est-ce dû au fait que j'ai le sentiment très net, sans toutefois pouvoir l'expliquer logiquement et rationellement, que mon cerveau est en train de se reconstruire actuellement sur de nouvelles bases, que d'importantes restructurations souterraines ont lieu jour après jour, et que donc mon expérience avec l'ibogaine ne s'est pas arrêtée. Seuls les aspects visibles ont cessé, la phase aigûe est terminée, mais quelque chose est encore en train d'agir en coulisses. Si les théories sur le sommeil paradoxal et son rôle dans la structuration du cerveau sont exactes, les modifications importantes engendrées par l'ibogaine dans mon esprit pourraient expliquer alors ce besoin accru de sommeil.

- Une chose qui m'a grandement marqué sur un plan physique est le goût absolument dégueulasse de la racine, ou de l'extrait que j'avais préparé suivant la recette de Howard. C'est la saloperie la plus épouvantable que j'aie jamais eu à avaler, et j'avoue que je ne comprends pas comment tant de gens peuvent supporter d'en avaler des dizaines de grammes (ou des verres entiers pour l'extrait) pour leur voyage. Heureusement après mon premier essai du jeudi matin, j'avais compris que je ne pourrai jamais ingérer suffisamment de cette merde barbare et je me suis procuré des capsules de gel, ce qui m'a permis d'absorber la quantité nécessaire. Aussi si j'ai un conseil à donner aux néophytes de ce point de vue, il est très simple: ne préparez pas d'extrait liquide, ne prévoyez pas d'avaler l'écorce telle quelle, préparez la quantité nécessaire dans des grosses capsules de gel -même s'il en faut beaucoup, ce sera de toute façon bien moins pénible à avaler. A mon avis, le fait de ne pas sentir du tout ce goût répugnant diminue aussi les malaises physiques et le risque de vomir des premières heures. En tout cas, c'est ce qui ressort de ma deuxième expérience où j'ai tout avalé dans des capsules de gel, je n'ai donc pas été gêné du tout par le goût de la racine et je me suis senti beaucoup moins nauséeux après.

- A propos des malaises et vomissements possibles durant les premières heures de la prise, j'ai deux conseils très utiles pour ceux qui comptent prendre de l'iboga. Le premier est de se concentrer, de se focaliser en pensée sur les visions et tous les effets psychologiques qui les accompagnent. On est très vite et très facilement absorbé par cet aspect psychoactif du voyage, on s'y retrouve rapidement plongé et alors on oublie son corps et ses éventuels malaises, on ne se sent plus malade du tout. Si l'on se laisse aller à penser à son corps et à ses impressions corporelles, le malaise et l'envie de vomir s'amplifient. Le second est d'utiliser un urinal pour ses besoins. Ainsi cela évite de devoir se lever pour aller aux toilettes, ce qui est une épreuve redoutable et risquée du point de vue des vomissements. L'urinal est très facile à utiliser et sans risque, on peut l'utiliser presque sans bouger. Il suffit que la personne qui veille sur vous le vide régulièrement. Vraiment simple et pratique.

Pour terminer, je voudrais poser deux questions qui s'adressent plus particulièrement à Howard et à tous les participants de la prochaine conférence de NYC -mais toute réponse sera la bienvenue:

- Ne croyez-vous pas que les "visions" induites par l'ibogaine, quelle que soit le nom qu'on leur donne -visions, rêves, hallucinations- et la forme qu'elles prennent, sont une partie essentielle du processus de traitement et de guérison, et que vouloir les supprimer est aussi absurde et dangereux que vouloir supprimer les rêves du repos nocturne? (Je pose cette question à propos de cet envoi de Howard sur la liste, concernant le programme et les objectifs de la conférence:

<<<< Discrimination studies: Drug discrimination studies offer a possible <<<< approach to the issue of ibogaine's mechanism of action, and the <<<< question of the possible resolution of ibogaines therapeutic from its <<<< hallucinogenic effects.)

Il me semble que toutes ces "visions", tout comme le sont les rêves, sont le mode d'expression naturelle, le langage de l'inconscient, et que vouloir les faire taire n'est pas la meilleure façon d'entendre ce qu'elles ont à nous dire... Il me semble que c'est aussi le mode opératoire de l'ibogaine, et que lui enlever son principal outil n'est pas la meilleure façon de garantir son efficacité... Au fait, en quoi et pourquoi dérangent-elles??

- Comment déterminer, après avoir effectué un voyage d'eboga, le moment où les supposés métabolites à long terme auront disparu et où il sera à nouveau possible pour quelqu'un de refaire un nouveau voyage en profitant à 100% des effets de l'ibogaine? Sur le net, on peut lire ici ou là qu'il convient d'attendre quelques semaines ou quelques mois. Mais comment un individu peut-il connaître ce délai précisément pour lui-même?? Y a-t-il des signes ou des repères objectifs de quelque nature que ce soit qui permettent de répondre à cette question avec un minimum de certitude? (Je suppose que tout le monde comprendra le sens de cette question. Personnellement j'aurai à reprendre de l'ibogaine au moins une fois, et je désire le faire le plus tôt possible, sans attendre plus que nécessaire le temps qu'elle ait retrouvé son efficacité. Mais comment savoir quand le moment sera venu??)

Voilà, j'espère que mon témoignage sera utile. Merci à tous ceux qui, ici ou là, m'ont aidé par leurs informations ou conseils. Amitiés à tous, Xavier

Ibogaine,1992

Pharmacodynamie et applications therapeutiques

The Lancet

Primal Feelings Newsletter 1995-96

Les Rituels Gabonais de l'Iboga

City Sun

L'ibogaïne en psychothérapie

Voyage d'eboga di Xavier Liberti

 

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